Épisode 38: La fringale

30 avril

J’étais donc parti pour 150km. Un objectif, pour avril, que je m’étais fixé précocement content de ma progression assez rapide. Je voulais essayer plus tôt que tard cette distance quotidienne prévue pour cet été. Ça n’a pas marché. Rien de spectaculaire. Pas de chien fou qui me fait planter dans le fossé. Pas de gars en pick-up qui me tire à carabine à plomb. Juste une suite de petites erreurs communes. Un échec banal.

Ça commencé en sortant de la maison: j’ai jugé que le vent était faible (erreur #1). Confiant, j’ai mis une seule barre énergétique dans ma poche de maillot (erreur #2) et je suis parti dans le sens du vent (erreur #3). Ça roulait mes amis! J’étais fort. Entraîné. Puissant. C’est sûr: un gros vent d’avril me poussait dans le dos. Mais je ne le reconnaissais pas, aveuglé par ma vanité.

Dans une ride de vélo, comme dans la vie, vient un temps où il faut changer de direction (dicton racinois). C’est là que j’ai su que j’étais dans le trouble. La claque narcissique! Un fort vent de face bien réel. Le maudit vent que tout les monde chiale après. Mais un cycliste, un vrai, fait avec le vent. C’est comme les côtes. Il faut le ressentir. Il faut l’étudier. Il faut même l’aimer.

Parenthèse. L’amour, c’est tout. Avec de l’amour, tu apprends, c’est la la règle pédagogique première, même si c’est jamais dit. Avec de l’amour, tu comprends mieux, tu t’ouvres. Et tu t’acceptes. Avec de l’amour, tu t’adaptes, t’es pas toujours en train de chialer. Avec de l’amour, tu avances. Facile à dire. Fin de la parenthèse.

Comme cycliste, je connais le vent (et j’en reparlerai un moment donné), mais, je l’avoue, j’ai de la misère à l’aimer. Samedi, par vantardise, je l’avais même nié. Il s’est levé devant moi, homérique et barbu, guerrier imbattable. Du glorieux baroudeur, je suis passé au gladiateur épuisé et déchu. Je suis tombé en fringale, c’est-à-dire en hypoglycémie. Un coup de fatigue subit qu’on ne voit pas venir (mon unique petite barre n’y aurait rien changé). Tout se transforme alors: des rafales puissantes surviennent, les jambes s’alourdissent, les freins se mettent à frotter, les bosses deviennent des côtes, les côtes, des cols et, surtout, le cœur n’y est plus. Chaque coup de pédale ne dit plus : je veux, je veux, je veux, je veux, mais plutôt: j’t’écoeuré, j’t’écoeuré, j’t’écoeuré, j’t’écoeuré.

J’ai donc by-passé toute la deuxième partie de mon parcours et, après 80km, suis rentré, le dos voûté, la tête penchée, auprès des miens qui m’ont accueilli dans une indifférence toute amoureuse.

Je me reprendrai samedi, en affrontant, cette fois, le Mont Olympe, euh…je veux dire le Mont Shefford.

À suivre…