Épisode 21: La suée du désespéré

12 février

Une heure d’immobilité dégoulinante dans le chambre d’en haut. L’anthropologue Bouchard dans les oreilles. Envolées savantes sur la Boréalie, le bestiaire du Nord, le carcajou spécifiquement. J’apprends que l’animal est incarné à Hollywood dans le personnage de Wolverine. Quelle affaire! J’apprends l’importance symbolique de cet animal rare et mystérieux pour les peuples du Nord. Bouchard, dans Les yeux triste de mon camion, révèle l’intelligence du rapport de l’homme à l’histoire, aux êtres et aux objets.

Je me rends compte, encore une fois, de mon inculture. Je me rends compte de tout ce qui m’échappe. Je dis le Nord, l’animal, la route avec cette stupide désinvolture de l’inconscient, sans rien savoir du lien qui les unit à ma culture et à mon histoire. Ou suis-je juste assez éveillé pour réaliser l’approximation de mon savoir. Je me convie moi-même au spectacle de mon ignorance. Je participe à un auto-dîner de con.

Il faudrait que je lise et me souvienne. Il faudrait que je m’universalise sans quoi mon projet est voué à l’insignifiance crasse du récit banal de mon histoire personnel. Ça me désespère. Ce manque d’érudition se colle à moi comme la galle. Cette mémoire rétrécie dont j’ai hérité me freine depuis toujours. La conscience profonde de mon intelligence limitée me noie. Et cette pulsion auto-destructrice d’en parler, de m’exposer, m’achève. Je m’offre en proie aux rires carnassiers des commentateurs de l’époque. Ce carcajou que j’invente est en train de me manger tout rond! Ô douleur! Ô lamentation! C’est une rechute juvénile.

Je n’étais pas parti pour cette charge tragi-comique contre moi-même, mais je la laisse là. Sans me censurer. Je dis ce qui est. Au risque de voir tout le monde décamper. Je prends le pari de l’écriture qui, au final, ramène tout au mythe et à la fiction.

À suivre…