Chronique du 13 mai: Anthropoésie

Anthropoésie

J’entends la chaleur de votre voix et son réconfort dans la nuit boréale…

À l’hiver 2020, je préparais un voyage à vélo à destination de la Baie-James pour juillet de la même année.  Je m’entraînais beaucoup sur mon exerciseur en écoutant de la musique ou des livres audio.  C’est lors de ces suées que j’ai découvert l’écriture et la voix de l’anthropologue Serge Bouchard qui est décédé cette semaine.  Pour moi, ce fut une découverte marquante.  Il donnait du sens à mon voyage et mon écriture.  Plus tard, au printemps, j’ai dû annuler l’expédition à cause de la crise sanitaire, mais le souffle de Serge Bouchard a contribué à cet élan que j’ai gardé pour rouler et écrire.  J’espère retrouver bientôt le goût de ce voyage, m’y préparé à nouveau et rouler jusqu’à Chisasibi. 

Rendu sur les rives de la Baie-James, au couchant, je penserai à vous, Monsieur Bouchard…   

Je joins un bout d’une lettre, publiée dans ce blogue en janvier 2020 et que, sans doute, ici-bas, il n’a jamais lue.

Cher Serge Bouchard,

Je viens de terminer, au sortir d’une séance de spinning, l’écoute de votre livre C’était au temps des mammouths laineuxL’écoute du livre audio lu par son auteur est une drôle d’expérience. D’une certaine façon, elle accentue notre proximité avec ce dernier par le contact sensoriel avec la voix, le timbre, le débit. D’une autre façon, cela nous prive d’une intériorité, cette bulle silencieuse, propre à la lecture, qui nous met en contact direct avec le texte sans l’interférence de l’auteur lui-même (de son corps).

Vous pourriez penser que j’aurais mieux aimé vous lire que de vous entendre vous lire. Ce n’est pourtant pas le cas. Votre personnalité et votre écriture, fusionnées, m’ont touché spécifiquement. Je ne sais pas pourquoi. Votre voix physique donne une texture à mon élan vers le Nord. J’entends à travers elle l’arbre rabougri, la route solitaire, l’animal tapi, l’indien que je ne connais pas. J’entends la chaleur de votre voix et son réconfort dans la nuit boréale. Votre écriture, quant à elle, m’inspire, m’élève, donne de l’âme à mon projet. Vos envolées anthropoétiques sur les autobus, la forêt, la platitude, le temps, entre autres, m’ont transpercé. Le récit de la longue maladie de votre femme, de son agonie et de sa mort dans votre voix droite, franche et courageuse m’a ému profondément. J’aime votre amour de l’ordinaire et de l’oublié. Et la mort que l’on sent présente partout, créatrice d’âme et de beauté. Je voulais donc vous remercier simplement, cher Serge Bouchard, de m’aider à croire en ce que je fais.