Chronique du 26 octobre: Cul-de-sac

Avant que le jogging et le cyclisme de route s’amènent dans les campagnes, au cours du siècle dernier, la course et le vélo, sur les chemins, étaient vus comme des activités nécessaires ou obligées. Un gars qui courait dans un rang était certainement pressé, sinon en urgence ou en danger; une fille à vélo s’en allait bien-sûr quelque part, travailler, rendre service ou voir quelqu’un. Mon oncle me racontait qu’un vieux de son village, vers les années 70, voyant passer un joggeur inconnu, avait alerté tous les voisins, sûr qu’un évadé de prison était en train de se sauver. Depuis, tout le monde s’est habitué à voir passer ces corps suant, soufflant et s’agitant inutilement.

Pour ma part, étant de mon siècle, c’est à dire plutôt centré sur moi-même, je roule sans me soucier du regard des autres qui, me voyant tourner les jambes comme un abruti, comprennent bien que je suis en train de prendre soin de ma petite personne. Je passe donc sur les chemins pleinement confiant et légitimé, et je complète mes boucles comme un citoyen en phase avec son époque.

Par contre, un petit malaise survient quand je roule dans les culs-de-sac. Je perds alors cette légitimité du sportif qui soigne son corps, du contemplatif qui, de paysages en paysages, nourrit son âme. Je deviens, dans les culs-de-sac, un intrus qui n’a d’autre licence que la curiosité, qui se sent épié et vaguement coupable.

Ce trouble diffus m’intéresse et c’est sous cet angle que j’aurais aimer parler des culs-de-sac. Mais ce n’est pas facile. C’est un sujet qui rôde, un peu comme le rôdeur que je suis moi-même quand je me retrouve sur ces chemins. Il est fuyant, furtif, difficile à cerner.

L’autre jour, cependant, j’ai cru pouvoir attraper l’animal. Il s’était manifesté avec plus d’insistance. Il faut dire que je roulais dans le Canton de Melbourne, un paradis de chemins sans issue. Les Sims, Snow, Blake, Booth, Crack, Cull, Oak Hill chantaient de tous bords tous côtés comme des sirènes country. L’envoutement était tangible, mon imagination dynamisé, j’avais la possibilité de sérieusement contenir l’affaire. Je savais cependant que la partie n’était pas gagnée. Le doute rôdait lui aussi et s’est placé, encore une fois, au travers de mon chemin.

Cela a pris la forme de voix. Deux voix en moi qui s’affrontaient. Le doute est toujours un combat avec soi-même où la peur et l’esprit d’aventure s’affrontent dans un dialogue continuel. Je crois que ce dialogue entre prudence et curiosité a pour fonction de nous garder en vie, de nous défendre contre le cul-de-sac qu’est l’existence.

Mais la métaphore est trop facile, la formule ampoulée. Laissons simplement entendre ces voix, que j’ai eues l’autre jour dans le Canton de Melbourne juste après le passage d’une volée d’outardes.

* * *

-Choisir comme sujet les culs-de-sac, je te le dis, c’est risqué.

-Risqué…? Dans quel sens?

-Ben, justement, un cul-de-sac ç’a pas vraiment de sens…

-C’est vrai… Ça va, ça vient…

-Pis surtout, ça débouche pas… Tu risques d’aller nul part avec ça.

-Tu penses…?

-Moi j’irais pas là, mais c’est ton affaire…

-T’as peut-être raison, c’est un pensez y bien…

-Un gros pensez y bien…

-J’ai d’autres idées, la montée Gagnon par exemple…

-Ça c’est bon!

-Tu trouves?

-Mets-en, t’arrive en haut, le ciel est immense, la vue magnifique, le vent souffle, ça respire. Ça inspire… Non?

-C’est sûr, ça transporte, j’ai de quoi à dire…

-C’est sûrement plus facile à traiter, non?

-C’est sûr. Tant qu’à ça, je pourrais parler de la Grande Ligne à Racine, je la connais par cœur.

-Exactement! Ça c’est ton chemin! Une traversée. Avec le mont Orford qui surgit en plein milieu. C’est gorgé de sens ce chemin-là!

-Je l’aime en maudit la Grande Ligne.

-Voilà…

-Pourtant…

-Pourtant, quoi?

-Les culs-de-sac…

-Oublie ça les culs-de-sac!

-Pourquoi?

-Je te l’ai dit, ça mène à rien, t’as pas de raison d’aller là, c’est louche, on parle pas de ça, on y va pas, ça finit là!

-On dirait que ça te fait peur?

-Pantoute, c’est juste pas intéressant.

-Ça me fait peur un peu moi aussi les culs-de-sac. Souvent j’ose pas les prendre.

-Tu fais ben!

-On se sent comme un intrus…

-T’es un intrus! T’as pas d’affaire là! Retourne de bord!

-Pis c’est attirant, comme si ça cachait un trésor ou un secret…

-Si c’est le cas, c’est totalement inaccessible…

-J’ose parfois m’y aventurer.

-T’es un malade!

-Je me sens observé, c’est peut-être mon imagination…

-T’es spoté c’est évident!

-J’ai souvent peur de passer pour un malfaisant qui vient repérer le lieux.

-Surprends-toi pas si la police se met à te coller…

-C’est tranquille…

-Avant la tempête…

-Arrête!  T’es fatiguant! Ça m’intrigue, ça m’intéresse, c’est tout!

-Qu’est-ce que tu veux dire au juste à propos des culs-de-sac?

-Qu’est-ce que tu veux dire, qu’est-ce que tu veux dire?

-Une fois que t’as dit que c’est attirant pis que ça cache un trésor, tu dis quoi?

-C’est beau aussi, c’est confidentiel, c’est un peu troublant…

-Wow! Super intéressant… Pis quoi d’autre?

-Je sais pas… Tiens, au printemps, j’ai découvert une immense talle d’ail des bois au bout du chemin Cull.

-Oh! C’est jolie…

-Oui! C’était très JOLIE!

-Fâche-toi pas…

-T’es tannant! C’est toi qui n’a pas l’air de savoir où tu t’en vas avec ton sarcasme pis tes questions…

-Ensuite?

-Ensuite quoi?!

-Qu’est-ce que tu veux dire d’intéressant à propos des culs-de-sac?

-T’es lourd là…

-T’as voulu y aller, on va y aller!

-Tu m’énerves! Ok, c’est banal un cul-de-sac! Ok, on n’en fera pas un chef d’oeuvre! C’est pas le but… J’ai rien d’autre à dire…

-Tu vois?

-Quoi?

-T’es dans un cul-de-sac présentement.

-…

-Dans ta face! Je te l’avais dit. Revire de bord, retourne à ton lyrisme de gelée blanche pis de grand champ bucolique, ça te va vraiment mieux!

-…

-Le silence encore… Les défaites font mal, je le sais…

-C’est toi qui es dans un cul-de-sac…

-Ben oui, ben oui… Un moment donné, faut réfléchir avant de se répandre.

-T’as terriblement peur. T’en as mal même.

-Oh mon Dieu, j’ai mal… Ça sent la psycho pop à dix cennes…

-T’as peur, avoue-le!

-J’ai pas peur, je passe tout droit, c’est toute.

-Es-tu déjà allé au bout du rang dix, à partir de la Grande Ligne?

-Non.

-Au bout y’a un chemin bien tapé, pas de pancarte, pas de défense de passer.

-Ouin pis?

-Ça débouche!

-T’es allé dans cette trail-là?

-Non.

-T’aurais pas d’affaire-là.

-Un cul-de-sac ça existe juste quand tu ne t’y aventures pas.

-Wow! La belle formule! Je sens que t’es fatigué là, t’es arrivé à ton petit chemin tapé, pis tu vas revirer de bord, pis ça va être fini…

-…

-Je te connais bien, non?

-La différence entre nous deux, c’est que toi, à pas vouloir t’engager dans un cul-de-sac, tu iras jamais nul part, pis que moi, attiré par lui, je déboucherai peut-être un jour sur quelque chose.

-…

-Dans ta face!!

-Le problème, c’est que toi pis moi, on est embarqués sur le même bécik. Tu peux pas aller quekpart, pis moi nul part.

-C’est un point.

-Un gros point.

-Qu’est-ce qu’on peut faire?

-Je sais pas.

-Comment ça tu sais pas, t’as l’air si sûr de toi…

-Me semble qu’ici, c’est toi qui devrais savoir…

-Ah oui…?

-Tu dis que ça débouche…

-Je le pense…

-Donc…?

-Donc…?

-Donc…

-Dis-le, t’as l’air à le savoir!

-Dis-le toi!

-Faut être créatif, c’est ça?

-Voilà!

-C’est la création, la solution!

-Voilà!

-Ouf! J’avais l’impression qu’on tournait en rond.

-Un peu quand même.

-Mais on avance?

-Un peu.

* * *

Des fois, je me sens comme un évadé de prison…

Fin de l’histoire.