Chronique du premier mars: Jeunesse

Jeunesse

Samedi passé, je suis allé skier à Melbourne au Centre de ski de fond Richmond-Melbourne.  Un autre joyau caché du Val.  J’y vais pour le paysage, bien-sûr, mais aussi pour les côtes, les dures montées, le défi physique.  Je conseille la 9 et la 10, deux belles collines à grimper avec courage.  C’est dur, mais c’est bon! 

Mes saisons roulent et glissent doucement en accumulation de kilomètres assez faciles, c’est peut-être le rythme qu’il me faut pour l’écriture, pour ressentir les choses, saisir le beau, cueillir, sur mon passage, le détail évocateur.  Mais l’intensité sportive me manque.  La suée, la montée en flèche du rythme cardiaque, la persistance dans l’effort et la couche de souffrance qu’on ajoute parfois.  Pour rien.  Pour l’honneur.  Un acte intime, sans publique, pour soi.

L’intensité me manque pour cette bravoure solitaire, mais aussi pour les bénéfices qu’elle apporte, preuve qu’il n’y a jamais rien de totalement désintéressé.  En ski de fond (ou en vélo), il y a la douce récompense de la descente; le cœur se relâche dans la poitrine, les jambes se relaxent, la respiration reprend son espace, le mal se dilue dans la fierté d’avoir vaincu le monstre, qu’il soit col, côte, bosse ou viaduc.

Mais il y a d’autres profits, encore plus savoureux, à la douleur de l’effort.  Cela se passe après, rendu chez soi.  Ce n’est pas (juste) l’agréable sensation de s’être bien dépensé, ni la douce langueur post longue randonnée.  C’est autre chose.  Il faut s’être déjà bien défoncé pour savoir de quoi il en retourne.  Il faut s’être rendu plus loin, au-delà ses limites, puis, pourquoi pas, encore un peu plus loin, puis encore, dans les zones asymptotiques de l’endurance.

Là, après, on pogne de quoi. 

C’est chimique, c’est de l’endorphine concentrée.  C’est un bonheur très précis et fondamental.  Un sentiment d’ordre, comme si le chaos de tous les jours, tout ce qui traîne, achale, encombre, même nos pensées, parcellaires, inutiles ou obsédantes, tout ce grand bazar que l’on accumule et que l’on supporte jour après jour, sans trop sans rendre compte, tous les traits effacés, les ratures, les rognures de crayons et d’effaces sur le dessin de notre vie idéalisée, tous les résidus de notre existence, tout ça s’organise, se place, prend du sens et de la hauteur.  Un répit est offert, on n’endure plus nos «ménages pas faits», ils deviennent Feng shui, nos irritants ne nous usent plus, ils servent à quelque chose, nos paresses ne nous accablent plus, elles se transforment en sages lâcher-prises, même les choses communes et faciles sont magnifiées. On se prend à penser des affaires comme:  Seigneur que c’est beau des roues! Seigneur que mon revêtement usé donne de l’âme à ma maison!  Seigneur que mon ado est épanoui devant son jeu vidéo!  Je niaise un peu, mais c’est l’idée.  L’espace d’un instant, peut-être, on entrevoit, de l’autre côté de la forêt, celui qui a planté et voulu chaque arbre pour nous le cacher.  Et qui veille sur nous.  Amen!

Ce n’est pas tout.  Il y a mieux (ou pire).  Il y a la dose forte, le shoot, le fix, le shit (mon lexique toxicologique est à vérifier), le summum du plaisir sportif, plus jouissif que les descentes les plus enivrantes, plus addictif que les effets religieux du dépassement de soi.  Il y a le dépassement…de l’autre.

Ici, ça dérape…

Du chaste plaisir de la descente, en passant par les passions (pas encore tristes) d’un ordre divin, me voilà dans les zones haïes et sales de la compétition, du désir de gagner, d’être le meilleur.  Wouach!  Que m’arrive-t-il?  Je suis jeté hors des zones confortables et consensuelles des beautés naturelles.  Du contemplatif pastoral, bienveillant et sensible, je passe au guerrier dominateur et cynique.  Quelle mauvaise et contestable glissade!  Je m’en confesse sans attendre.  Que les choses soient bien claires, comprenons-nous bien: je m’excuse.  Je m’excuse pour tout.  Je m’excuse pour ce ton sarcastique que prend cette chronique, je m’excuse pour l’ironie, pour la satire. Je m’excuse pour l’humour.  Je m’excuse pour le mot, quel qu’il soit, que je n’aurais pas dû dire.  Mes intensités sportives, dorénavant, n’auront plus qu’un seul but: l’expiation de mes péchés.

Je niaise, encore.

* * *

Samedi passé, dans la 10, au pied de la colline, j’ai rejoint un gars qui brettait (c’est ça que je veux raconter depuis le début).  Un vieux comme moi, dans la cinquantaine, Beau kit, le pas fluide.  Rien d’extraordinaire, un gars visiblement de mon calibre; on s’entend qu’on est presque dans la catégorie de monsieur et madame tout le monde, mais ça n’a pas d’importance.  Dès que je l’ai vu, il s’est transformé en lapin, moi en loup. Et réciproquement.  C’est un réflexe préhistorique, plus ancien peut-être, quelque chose de sauvage, de reptilien, mais, par le sport, dompté, humain.  Pour moi, vouloir le battre, et qu’il veuille me battre, c’est dans l’ordre du monde, c’est de la vie.  Cette confrontation n’est pas mauvaise.  C’est un jeu primordial, juste et respectueux.  Respectueux des forces et du désir d’en user de l’autre, respectueux de ses faiblesses et de son désir de les surmonter.   Respectueux de ce qu’il est, un égal dans le courage et la peur, un égal devant l’espoir et la fatalité, un égal devant le sort que réserve à chacun les époques et leurs tyrannies.

Pour moi, le sport, le pur sport, dans son sens antique, noble, est un enseignement de vie.  Avec ses règles, son respect d’autrui, son sens de la justice, sa vérité, ses peines et ses bonheurs assumés, le sport est profondément éthique.

Trêve d’opinion, revenons à ma bagarre.  Quand il m’a vu, le gars a été surpris, il m’a laissé passer.  Un petit salut de circonstance, anodin, pourtant, on le savait tous les deux, une guerre se déclarait.  Tout de suite, ça montait à pique.  J’ai donné le tempo, il a suivi, je l’entendais.  Il allait suivre.  J’allais devoir me battre!  Cette obligation est accablante.  Non! Je n’ai pas envie de me faire mal!  Et grisante en même temps.  Allez!  Nous sommes en vie!  Battons-nous!  C’est la quintessence du moment présent.  C’est difficile à décrire.

C’est vivre! 

Le gars suivait donc.  J’ai cru avoir l’avantage du terrain.  Je savais qu’une portion plus à pique s’en venait.  Je poussais fort.  Il suivait.  Était-il à la limite? Ou s’en gardait-il un peu comme moi?  Je savais qu’il se posait les mêmes questions?  Rendu à la portion difficile, j’ai très légèrement accéléré.  J’avais mal.  J’étais à bout.  Juste en haut, dans le plus raide, juste avant de basculer, j’ai donné un autre coup de pédale.  Awowe!  Je l’ai déposé là comme une veille débarbouillette.  Bye, bye mon gars!  Rendu en bas, à la cabane, je l’ai attendu, cool, sobre, poli.  Une belle journée aujourd’hui, la piste est belle!  Il m’a parlé d’un repas trop copieux pris la veille..   La guerre est bonne. 

Et pas finie.

* * *

L’écriture, ça commence avant d’écrire.  Un texte, on le commence à la sortie du ventre, peut-être avant.  C’est mystérieux.  Écrire, ça se fait un peu par hasard, c’est choisir un mot parmi un milliard, c’est un choix, mais aussi, dans cette proportion, c’est le hasard.   À l’origine de cette chronique, il y avait la jeunesse.  Quand je fais du sport, je me sens jeune.  C’est comme quand j’écris.