Chronique du 14 janvier: Chien et loup

Chien et loup

Je pars avec ma lampe frontale! 

On se lance un dernier coup d’oeil, elle en-haut de l’escalier les bras chargés de linge sale, moi en-bas, les miens, de mes skis et bâtons entremêlés.  Un dernier sourire, un adieu d’un jour.  Je pars au bout de ma nuit, mon amour, ne sois pas inquiète!  J’ouvre la porte, mes skis accrochent, un bâton tombe, je me penche, la brassée s’effondre et cliquette.  Je ramasse le paquet entre mes poings si serrés qu’ils craquent en laissant échapper, cette fois, un juron qui sonne comme bric-à-brac.  Je fous ces branches sur mon épaule, j’ajuste ma tuque, mes gants, ma gourde, tâte dans ma poche ma frontale, marche jusqu’en bas du chemin Neider. 

J’oublie ce départ d’amateur avec la lumière, la blancheur, le froid -des amis à moi- qui me ramènent dans le bonheur.  Je clippe mes bottes à mes skis aussi fidèles que mon vélo.  Je prends la piste, cyclable justement, mais c’est davantage le chemin des quatre saisons.  Ce n’est plus la beauté d’un paysage dont on ne se lasse pas, mais le réconfort de connaître, dans l’intimité, une chose qui change et qui vit.  La glisse est bonne, je pousse tout de suite, déjà réchauffé par l’effort, capté par le tempo rapide du frottement des planches et du piqué sec des bâtons sur la neige.  Mes bras s’allongent et se replient comme si je voulais prendre une chose, devant, qui me fuit.  Qu’est-ce que je poursuis?  Un temps? Un songe? Un esprit?

À gauche, la forêt, à droite le champ.  Je prends le champ, en descente douce.  Je pousse des deux bras en même temps, c’est devenu une nage aérienne, un kilomètre papillon.  Je reprends le rythme, la cadence, me retrouve au creux du vallon, au bord de la forêt, dans cette transparence lumineuse.  Je deviens le skieur solitaire qui se voit lui-même dans cette Norvège inventée, je rejoue à ce jeu de l’exotisme inversé.  Je veux m’évader, pourtant je suis libre.  Je suis vite ramené sur mes terres quand j’aperçois, au loin, le clocher bien catholique de mon village.  Je longe maintenant le bois en bon Québécois bien enRaciné.

Puis j’y entre.

Aussi opaque et protégée l’été, la forêt, l’hiver, est une brèche dénudée où toute densité s’est évaporée.  On peut voir à travers, elle est devenue un corps transparent, vulnérable, offert.  Ses effondrements  sont apparents, ses défaites affichées, ses morts visibles. L’hiver la forêt est un champs de bataille où l’on peut voir les cadavres abandonnés.  On dirait que plus rien ne vit.  Pourtant, c’est habité.  La vie ne s’y  pavane pas comme en été, luxuriante, triomphale, dominante.  Non.  L’hiver, derrière un arbre mort, la vie se cache, attend, épie.  Elle se garde, se ménage, respire sans faire de bruit.  Je la sens délicate, bienveillante, attentive.  Je suis bien avec elle et ce qu’elle devient.  La forêt, l’hiver, est comme un texte sincère et courageux qui révèle la mort et la vie.  C’est peut-être à ça que je tends, dans cette poursuite, les bras devant.

Le soleil baisse.  Les champs, vastes et blancs, sont une réserve de lumière, on dirait qu’il n’y fera jamais nuit.  Dans la forêt, faite de lignes et de barres, la lumière se dépense rapidement.  Elle s’épuise sur les branches et les troncs, sur les ombres elles-mêmes.  Les couleurs se dissolvent peu à peu, s’affaissent et s’égalisent dans une soupe sombre, bleutée.  Je glisse le long d’un ruisseau qui n’a pas encore gelé.  Les pistes animales se multiplient aux abords ou dans des passages sauvages.  La nuit s’installe dans la forêt, mon esprit se mobilise face à cette présence sourde qui se manifeste dans chaque trace sur la neige, chaque espace sombre, chaque bruit autre que celui de mes skis.

Je m’enfonce de plus en plus loin, de plus en plus creux.  Je suis désormais seul, dans la forêt, la nuit.  C’est ce que je veux.  Je m’arrête et j’écoute.  Je ne bouge pas.  Je m’installe volontairement dans la frayeur.  Je retrouve et consens à ce frisson qui soulève la peau de mes épaules.  Je me replace dans les peurs de l’enfance et de l’adolescence.  Je suis accompagné par cette présence de la nuit.  Je crée mes peurs.  Elles sont là, les ombres, je les sens, je les laisse approcher.  Je ne bouge pas.  Elles s’avancent, à pas silencieux, le corps tendu.  Je les sens.  Elles me sentent.  Les pieds, les jambes, le corps.  La main.  J’ai peur.

Je pense à ma frontale.  Je la sors de ma poche, la met en place, l’allume.  Les ombres s’écartent en dansant.  C’est la fête de la fin de la peur.  Je reprends ma glisse, mon tempo, mon effort.  J’enfile encore quelques kilomètres nocturnes jusqu’à la piste cyclable que je retrouve et reconnais par tous les temps.  Au bout, je dé-clippe et remets mon attirail sur mon épaule, je marche jusqu’à la maison où, quand j’échappe tout le paquet sur la galerie, paisible, ma blonde m’entend arriver de mon voyage au bout de la nuit.  Elle me voit, me sourit. 

Il n’est même pas huit heure.