Chronique du 29 septembre: Genèse

Je vais écrire une chronique oecuménique.

C’est la phrase qui m’est venue, l’autre matin, alors que je marchais dans la piste cyclable. J’étais réveillé depuis l’aube, le cerveau en feu pour je ne sais trop quelle raison, incapable de me rendormir. Au lieu de virailler dans mon lit en pensant à tout ce qui va mal dans la société, je me suis levé pis je suis allé marcher. L’air était froid et bon. Le soleil se levait sur un paysage satiné par le frimas du matin. Tout de suite, je me suis senti bien, content d’être là, dans ce décor blafard et beau. Je me suis mis à observer le jeu de cache-cache entre le soleil et le givre. Dès qu’un rayon débusquait l’ombre, les couleurs reprenaient vie. Vaincue d’avance, la gelée blanche n’avait plus que les fossés où se retrancher.

J’ai marché jusqu’à l’érablière, attentif aux signes apparents de l’automne: un bleu du ciel plus profond, des verts moins vifs, l’ambre des herbes mûries. Rien de spectaculaire, mais tout si beau. Une idée est montée en moi: la beauté est entre les choses. C’est dans le passage des saisons, dans ses signes subtils et cachés, que réside la forme la plus pure de la beauté. Puis j’ai pensé que cette formule pouvait s’appliquer à la vérité. Comme si l’essence même des choses se révélait au moment de leur transformation, dans le mouvement continu et infini de la vie. Je me suis dis que la réalité n’avait rien de fixe, que tout est en passage, tout bouge d’une chose à l’autre sans jamais être définitivement ces choses, qu’un nuage dans le ciel n’est jamais absolument lui-même, tout comme le plant qui pousse, l’humain qui vieillit, le meuble qui s’use, une conviction qui mûrit. La vérité n’est pas dans ce qui est, mais dans ce qui s’annonce, dans une forme d’espérance, peut-être.

Je flyais haut, mais ce n’était pas fini…

Je me suis retrouvé dans l’érablière. La lumière était vivante. Merveilleuse. J’étais seul, en plein milieu d’une vaste cathédrale de verdure désormais convaincu qu’un mystère caché et bienveillant résidait entre tous ces arbres dressés autour de moi comme de grandes colonnes sacrées. Baigné dans cette lumière presque kaléidoscopique, j’ai senti une présence. Je me suis imaginé que c’était Dieu.

Et c’est là que j’ai un ce flash: Je vais écrire une chronique oecuménique!

Dieu, entre ses deux nuages, a disparu d’un coup. Pouf! Le chroniqueur et son égo sont apparus. Je me suis dis que j’allais écrire une chronique oecuménique géniale comme ces films à Cannes qui gagnent le prix oecuménique et que je pourrais bien, moi aussi, gagner un prix oecuménique au festival des chroniques anonymes de St-Lointain-des-pas-Connus. J’ai pensé: je ne sais pas exactement ce que ça veut dire oecuménique, ni trop comment ça s’écrit, mais ça sonne bien. Yes! J’avais trouvé mon sujet.

J’ai poursuivi ma promenade vers Valcourt tout fier de mon coup. Je me suis rendu jusqu’à l’aréna où j’ai photographié des bancs de neige anachroniques en pensant à Dieu. J’ai pensé: ça c’est original penser à Dieu en photographiant des bancs de neige anachroniques en arrière d’un aréna, je vais mettre ça dans ma chronique oecuménique.

Mais l’idée de Dieu s’accrochait. Dieu, Dieu… Au fond, me-suis demandé, qu’est-ce que j’en pense vraiment? Qu’il n’existe pas? Que tout n’est que matière et répond à ses lois? Que les états d’âmes, les doutes, les révélations, l’extase, le bonheur, la sérénité tout ça est régulé par la chimie de notre cerveau et répond à une prérogative naturelle de survie de l’espèce? Que la foi en Dieu est chimique? Qu’elle induit dans le cerveau une hormone d’espérance afin de ne pas sombrer dans le nihilisme et l’envie de se tuer?

En me détournant des bancs de neige, je me suis dis que, vu de même, poser ces questions c’était y répondre un peu… Je me suis demandé si l’oecuménisme de mon histoire n’était pas en train de prendre le bord… Puis j’ai chassé tous ces doutes de mon esprit, je tenais ma chronique, je ne la lâcherais pas et ça allait cartonner! Allons écrire ce texte bon Dieu!

Je suis revenu sur mes pas vers Racine toujours content de moi-même. J’ai pensé: c’est bon marcher et être inspiré, ça va ben mes affaires! J’ai même pensé que je pouvais être un écrivain. Mon pas était léger, ma tête haute, j’avais le sourire dans la face.

Rendu au passage des grands pins, toute ma confiance s’était effoirée. Déjà. Ç’avait été vite. Ça m’a fait rire. Je n’étais plus qu’un pauvre yable qui se fait des accroires. Un gars pus sûr de rien. Encore. Je me suis réfugié dans cette auto-dérision souriante, un brin pathétique, que je connais si bien et qui m’accompagne depuis toujours comme une vieille amie fidèle.

Sans trop m’en rendre compte, je me suis retrouvé dans l’érablière, au même endroit qu’à l’allée. Le jeu des ombres et de la lumière à travers les troncs et le feuillage était encore très saisissant. Découragé par mon penchant cynique, je me suis dit que ça allait encore me redonner ma dose de mysticisme. Mais non. Rien. Pas un frisson. J’ai regardé les érables, la fougère, le fossé, la corde de bois à côté de la cabane à sucre. J’étais dans le bois, simplement.

Puis j’ai eu une certitude. Une autre! Une franche, blanche et plate certitude: tout ce que je voyais avait eu un commencement.

Il y a une origine.

Un désir de création.

J’ai fini ma promenade en longeant la ligne des grands peupliers. Tout avait repris ses couleurs, le matin n’était plus tout à fait le matin. Mon pas était fatigué, mon cerveau reposé. J’ai vu à ce moment dans les replis sombres et creux du fourré le survivant frimas de la nuit que le soleil n’avait pas atteint. Je me suis penché et j’ai touché un brin d’herbe encore couvert de givre.

C’était froid et bon.