Chronique du 2 septembre: Histoires de chemins

Cette semaine, j’ai tué une moufette. Pas exprès. Pas en vélo. C’était la nuit, en auto, sur le chemin de l’Aéroport. Je l’ai vue traverser, j’ai freiné, elle a hésité, j’ai hésité. J’ai choisi un côté comme un gardien de but au soccer devant un tir de pénalité. Mauvais côté. Croutch.

En bon humain, la première chose à laquelle j’ai pensé c’est l’odeur. Snif, snif. Rien. Fiou.

Puis vite j’ai réalisé que je venais de faucher une vie. Claquement de doigts. Clignement d’yeux. Pouf. Fini. J’ai pensé à la bête. J’ai pensé à sa vie. Elle a été petite. Elle a tété sa mère. Elle a échappé à des dangers, fui des prédateurs, souffert de la faim, joui de trouver à manger. Dans un anonymat absolu, elle a vécu une vie d’aventures que l’on ne saura jamais, comme toutes les bêtes sauvages.

J’ai pensé: elle a une histoire cette bête.

* * *

Quand je roule à vélo dans les rangs, je pense aussi à l’histoire. J’aime penser à l’ancien temps, à ce qui fut autour de moi.

Je roule sur le chemin Nord qui devient une trace du passé, un trait fixe, témoin immuable du passage des époques. J’imagine le tracé originel. Une piste animal à l’empreinte séculaire? Les vestiges d’un sentier indien? Les ornières de charrettes loyalistes? Ou simplement la vision arbitraire d’un jeune fonctionnaire, rouleur de r, du Ministère de la Voirie au début du siècle?

Mon vélo devient une machine temporelle. Je vois la vie d’il y a 70 ans. Le même chemin, les mêmes courbes, la même pente, mais un autre monde. Plus vivant, plus grouillant. Des fermes plus nombreuses, les vaches aux champs, les poules tout partout, les cochons à l’abattage derrière la grange. Des enfants qui courent. Des vieux sur les galeries. Des charrettes, en file le dimanche, attelées à des chevaux puissants. Des fourches plantées dans des charges de foin lousse. Des blizzards opaques où même les fanaux deviennent invisibles.

Il y a eu une maison là. Une collision de voitures, quelqu’un a peut-être souffert ici. Des confidences faites, dans le tournant, sur un secret de famille entre deux marcheurs. Un mot acerbe anglais dit à un voisin francophone (ou l’inverse) au dessus d’une clôture mitoyenne. Un je t’aime, une main prise, juste en haut de la côte. Un enfant jouant dans le ruisseau, en bas, dans la coulée. Une femme a peut-être senti ses premières douleurs, accroupie ici, dans ce potager qui n’existe plus.

Je ne suis pas historien, ni friand d’éphémérides. Juste un cycliste qui aime écrire. Mais je sais que le passé existe et que je roule à travers, qu’il me lie à ma vie et y donne un sens.

Que le passé, aussi, est un paysage.

* * *

Le lendemain de la moufette, je suis allé roulé vers Maricourt. Le ciel était bas et sombre. D’habitude, mon instinct est bon, j’ai le temps de faire ma ride sans dégât. Pas cette fois. Juste avant le coin du rang 3 et du chemin Lussier, à la hauteur du petit cimetière anglican, j’ai été surpris par un puissant éclair suivi du tonnerre. La pluie n’avait pas commencé. Un autre éclair: PÔKÔÔTCH!!! Le vent s’est levé. J’ai pensé rebrousser chemin, m’abriter sur la galerie de chez Alexandre. J’ai décidé de continuer à pleine pine espérant devancer le pire. Mauvaise décision. Le pire est arrivé. La pluie s’est abattue comme un rideau pesant et total. J’ai vu un éclair fendre le ciel et senti l’onde. Je roulais à pleine vitesse, me sentant comme le hareng repéré par le Fou de Bassan. J’ai crié en riant fort. Comme un dieu. J’ai pensé, sourire en coin, que ça pouvait très bien s’arrêter drette-là pour moi. Pouf.

À l’embranchement du chemin Nord, j’ai croisé un tracteur. Le gars dans la cabine m’a envoyé la main, ça m’a donné du courage. Rendu à Racine, la pluie avait cessé, le tonnerre résonnait plus loin, vers Melbourne. J’étais trempé et plein de boue. Vivant!

Repose en paix moufette.